La rentrée littéraire a cette année consisté en un torrent de livres, avec plus de 600 nouveautés. Je passe sur les ouvrages profitant des élections présidentielles imminentes pour louer un candidat et en descendre un autre.
Les livres publiés ces derniers temps qui ont eu du succès sont ou bien des romans disons "traditionnels", où un personnage ne fait sans doute pas grand-chose (vive le Nouveau Roman) car l'important a été déporté dans la méthode de narration (en clair, il faut raconter une histoire banale d'une façon originale), ou bien des livres s'attachant au passé. Le dernier exemple de cette littérature passéisante est "Les Bienveillantes", qui relate le parcours d'un nazi. Mais les livres de fantasy sont également à ranger dans cette catégorie, car ils s'appuient sur un passé lointain fantasmé pour donner le prétexte à des histoires où le fond a plus d'intérêt que la forme.
Puisque la connaissance des érudits vivant au Moyen-Age était assez limitée, ce qui limite également notre propre connaissance de leur époque, il est plus facile pour le lecteur de se détacher de la réalité qui l'entoure, et de faire l'effort d'imagination suffisant pour ne pas être choqué de l'invraisemblance plus ou moins patente de ce qui est raconté (quand des auteurs américains situent leur récit au Moyen-Age, ils s'arrangent toujours pour placer des anachronismes parfois ridicules). Le public est fasciné par le passé (voir le "Da Vinci Code"), et les auteurs profitent des trous dans la connaissance des lecteurs pour raconter n'importe quoi.
L'attachement pour un passé imaginé plus beau grâce à la part de mystère qui accompagne l'ignorance n'est pas nouveau : la Renaissance et le siècle des Lumières ont été largement conditionnés par l'Antiquité,
le socialisme d'aujourd'hui se repose sur une vénérable idéologie centenaire, les Anglais ont toujours une monarchie, et papy regrette le temps où l'ordinateur n'existait pas, et où l'espérance de vie était de 15 ans inférieure à celle d'aujourd'hui.
Même les éxégètes ont probablement beaucoup de mal à se mettre dans la tête d'un plébéien du premier siècle avant J.-C., car tout ce qui les entoure, à commencer par leurs vêtements, leur rappelle la modernité dans laquelle il vivent, et ils ont intérêt à se souvenir de la rencontre parents-profs prévue ce soir, car ils auront du mal à expliquer que les plébéiens morts et enterrés de la Rome antique exigent beaucoup d'attention pour être convenablement étudiés et compris, au point que la scolarité des enfants passe après.
Le lecteur adore être considéré comme une personne respectable digne de percer un mystère, et de devenir quelqu'un d'éclairé. D'où la profusion des ouvrages faisant le lien avec une partie quelconque de l'histoire.
Maintenant, il serait peut-être convenable de remarquer que notre présent est notre futur passé. Et donc, qu'en écrivant des livres avec pour objectif de transmettre aux générations à venir notre perception du monde actuel, nous pourrions à la fois émerveiller ceux qui dans quelques siècles découvriront ces livres, de la même façon que nous sommes actuellement fascinés par les manuscrits du Moyen-Age, et faire preuve d'honnêteté intellectuelle. Pour éviter par exemple que des auteurs peu scrupuleux ne réécrivent l'histoire et les mythes en oubliant (voire pire) que les ignorants prendront éventuellement pour argent comptant leurs divagations (qui du reste, peuvent être très agréables à lire pour une personne un tant soit peu éclairée).
Une telle littérature, destinée principalement à un public non encore existant, pourrait être commercialisable et rentable : d'un côté, les gens contribuent sans y faire attention à l'archéologie et à l'ethnologie du futur, de l'autre, ils seraient vraisemblablement attirés par la perspective que ce qu'ils vont lire servira de mode d'emploi à nos successeurs pour se représenter le monde d'aujourd'hui. Ainsi, ils apprendraient à concevoir le monde même dans lequel ils vivent comme autre chose qu'un environnement où il faut survivre, et où les contraintes sont nombreuses. Au contraire, avec l'extension de cette littérature, les gens se feraient de mieux en mieux une idée des énormes possibilités qu'ont développées d'autres personnes. Bref, ce genre de littérature ne serait pas nuisible à l'ouverture d'esprit. Et les gens cesseraient peut-être de ne fantasmer que sur des mondes qui n'existeront plus jamais , des mondes où ils ne sont pas assaillis par des factures d'électricité, mais plutôt sur un monde qu'ils peuvent encore modifier pour le rendre plus proche de leur idéal, cet idéal qu'ils recherchent dans certains livres.
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