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Mercredi 27 septembre 2006

Il existe en prépa une autre spécificité que celles données dans mon article précédent (http://reveurpro.over-blog.com/article-3905323.html) : la colle (ou khöle, les sources varient d'une filière à l'autre). Rien à voir avec les pots de colle (encore que le professeur puisse en jouer le rôle). Il s'agit d'interrogations orales par groupes. Dans ma prépa, les groupes comptaient trois élèves en général, de temps en temps ramenés à deux, par exemple en début d'année, quand certains abandonnaient (déjà !). Ces interrogations n'ont pas lieu devant la classe. Elles sont donc en plus des cours. Traditionnellement, la colle dure une heure, et le prof passe en moyenne 20 minutes par élève. A noter : de nombreux profs sont prêts à déborder sur l'horaire, histoire de houspiller le malheureux qui a oublié une demi-hypothèse du théorème de Leibniz. Colleur est le deuxième plus beau métier du monde immédiatement après rentier, au cas où vous auriez des doutes : les heures de colle sans vraisemblablement comptées comme des triples heures supplémentaires (une heure pour chaque élève; c'est vrai qu'il faut surveiller pendant toute l'heure que personne n'échange d'informations, et ce doit être très éprouvant). Sachant que les professeurs de prépa sont les mieux payés du système scolaire français, c'est la course pour les heures de colle en début d'année (mais uniquement entre les professeurs...). Souvent, ceux-ci commencent par donner une question de cours, puis donnent un exercice en rapport ou non avec la question de cours (c'est une occasion de plus pour traiter d'aveugle l'élève qui n'a pas compris le lien entre la question de cours et l'exercice). La majorité des profs donnent l'exercice même si vous vous plantez à la question de cours. Excuse à laquelle on pense, et qu'on veille à ne pas donner : "désolé monsieur, la démonstration était trop longue, je pensais qu'il faudrait être dégueulasse pour la demander !" ; j'imagine la réponse, au cas où vous voudriez quand même placer cette excuse : "c'est mon boulot d'être dégueulasse". Mais de temps en temps, vous pouvez tomber sur un vieux de la vieille qui vous laisse sécher sur la question de cours pendant une heure avant de vous attribuez un entier naturel compris entre 0 (vous n'avez trouvé aucune des idées de la démonstration) et 2 (vous avez trouvé toutes les idées de la démonstration sauf une) sur 20. J'exagère un peu, mais si vous voulez la vérité dans toute sa splendeur, je vous propose un florilège des stratégies les plus sadiques couramment employées par les profs de prépa (et en particulier par un de ceux que j'ai eus) :

- l'interro surprise (un classique, sa durée varie de 5 minutes à 2 heures avec une moyenne d' 1h 55 sur l'année). En général, le prof précise au début de l'année qu'il peut y avoir des interros surprise au cours de l'année, et la menace peut devenir exécution à partir du moment où plus de deux personnes n'ont pas été capables de donner une définition ou un théorème exact.

N.B. : cette stratégie n'est optimale que lorsque le prof maintient toute l'année la pression.

Il existe une variante de cette stratégie, hyper efficace : les élèves sont mis au courant qu'une interro va avoir lieu sur tel ou tel sujet, mais ils ne savent pas quand. Cependant, ils savent que la menace devient réelle lorsque le chapitre ayant trait au sujet est terminé. A raison de 12 pages manuscrites par heure, le chapitre peut se terminer aussi rapidement qu'abruptement. Et un matin, une affichette informe les élèves qu'ils vont avoir une interro surprise...à la place du cours.

-le "débriefing" version KGB. Soyons clairs : point de violence physique en prépa (mais c'est sans doute récent). La seule "torture" disponible est psychologique. Après n'importe quel devoir, les élèves se mettent à scruter avidement le regard du professeur, pour savoir s'il a passé une bonne soirée à corriger des copies à peu près correctes ou bien une mauvaise soirée à mettre des 0 sur des copies complètement nulles (dites parfois FNAC : Franchement Nulles A Chier). Un matin, il débarque avec le stock de copies. Et il fait monter plus ou moins rapidement la pression au cours de la correction (personne n'a encore vu sa copie à ce moment-là). Lors de la correction, le prof insiste sur tous les passages qu'il a vu mal traités, et tout le monde essaie de se rappeler s'il a fait attention à ce passage précis. Il donne quelques détails de la correction : "0 à l'exercice pour ceux qui ont oublié d'écrire dans la question 1 que la fonction était intégrable sur [-mu : + inf] ("Saint Gauss, faites que je ne me sois pas planté là !"). A la fin (au bout de deux heures), il remet les copies. Toute la subtilité est dans le geste : si le prof fait tranquillement virevolter la copie vers la table, c'est bon signe, ou très mauvais signe (ça peut signifier qu'il ne fera plus aucun effort pour vous). S'il la balance, c'est que la copie est au moins médiocre (mais que vous pouvez encore être sauvé(e) du puits d'ignorance teintée de stupidité où vous êtes tombé(e)). Pour clore le débat, le prof affiche les notes de tout le monde, et c'est la ruée sur le simple feuillet où sont étalés votre gloire (relative) ou votre déconfiture (absolue).

- Le point important. C'est une stratégie mineure, mais terrible : le prof vous donne le tarif pour une faute terriblement atroce (vous avez normé une valeur au lieu d'une fonction par exemple). Pour celle-là, c'était  -5 (sur 20). Et c'est bien mieux que les promotions des supermarchés : les réductions de notes sont valables toute l'année. En clair, si le prof a stipulé dès le début de l'année que telle erreur était cotée tant, vous aurez beau l'avoir évitée jusqu'à l'avant-dernière ligne de l'ultime devoir, vous n'en recevrez pas moins la réduction prévue en cas d'étourderie de dernière minute.

- L'arrêt de correction. Quand le prof estime qu'il n'est pas payé pour contempler des âneries, ou pour décrypter des hiéroglyphes, il arrête la correction. Parfois à la première page, sur laquelle vous aviez donné deux réponses...fausses. 

- L'effacement rapide : un prof énervé est susceptible d'utiliser cette stratégie perverse, notamment quand il a l'impression que les élèves ne sont pas assez concentrés. Il écrit alors de la main droite et efface de la main gauche. Pour être en mesure de noter l'ensemble du cours, il vaut mieux bénéficier de la solidarité des autres élèves (encore faut-il que la solidarité existe dans la prépa où vous êtes, n'y comptez pas trop dans les prépas parisiennes). Car le svelte corps du prof masque une partie de ce qui est écrit. Selon l'endroit où vous êtes placé et l'endroit du tableau que vos yeux prennent pour cible, la lecture est plus ou moins impossible. Il s'agit alors de recouper les informations qu'on possède avec celles de son voisin. En espérant n'avoir rien raté. Car n'importe quel point de détail peut tomber aux concours parmi les milliers de détails présents dans la pile de cours (plusieurs dizaines de centimètres à la fin de la prépa). Et "rater un détail" peut signifier plus tard "être largué".

Je continuerai encore plusieurs fois certainement. La prépa est riche d'enseignements, pas seulement scolaires.

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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