Ces derniers temps, quatre films tirés de livres à succès ont été portés à l’écran. Il s’agit du « Seigneur des anneaux », de « Harry Potter », du « Lion,
la Sorcière Blanche et l’Armoire Magique » et du « Da Vinci Code ». Je m’abstiendrai de parler du quatrième livre dans son ensemble, car le début a largement suffi à me convaincre de la vacuité du style de Brown. J’en veux pour preuve que le « da Vinci Code » est le seul livre que je n’ai pas réussi à finir (et pour cause, la première page m’a arrêté net !) malgré trois tentatives pour commencer de le lire. Autant dire que ce n’était certainement pas à cause de l’intrigue, dont j’ai pris connaissance dans des résumés mieux écrits, mais plutôt à cause du style de Brown, pire que celui de Paolini. Rappelons que Paolini a projeté d’écrire une trilogie qui a commencé avec « Eragon » (pour ceux qui n’auraient pas compris, Eragon fait allusion au mot dragon, car Eragon est le partenaire du dragon), et s’est poursuivie avec l’ « Aîné ». Cet auteur de 22 ans prétend avoir lu plus de 3000 livres, mais je pense qu’il n’en a retenu qu’un seul, ou plutôt trois : « Le Seigneur des Anneaux ». Paolini utilise sans vergogne (et peut-être sans s’en rendre compte) l’atmosphère des célèbres livres de Tolkien, et lui emprunte sans plus de scrupules les nains et les elfes. Paolini a déjà été qualifié outre-Atlantique de successeur de Tolkien, ce qui semble démontrer qu’en matière de style, les Américains sont des plus ignorants. Apparemment, ils n’ont pas compris qu’entre leurs anciens maîtres (les Anglais) et eux s’était creusé plus qu’un océan quand il s’agit de conception de la littérature. Paolini utilise les lieux communs sans approfondissement, reprenant de la même manière deux éléments fondamentaux de l’intrigue de Star Wars (l’opposition au père, et la découverte d’un frère/d’une sœur), eux-mêmes issus de la psychanalyse, à laquelle G. Lucas s’était intéressé pour rédiger son script. Autant dire que les écrits de Paolini apparaissent comme du réchauffé, et mériteraient peut-être d’être cramés. S’ajoute à cela une façon d’écrire très « businesslike », très américaine, qui consiste à en venir au fait sans s’entourer de précautions. Tout ça est très éloigné de Tolkien, et de la littérature européenne en général à ma connaissance. En somme, Paolini raconte ce qui se passe, et pour l’ambiance s’en remet à une pâle imitation du style de Tolkien.
Revenons-en à Brown. Ce personnage a, si j’ai bien compris, trouvé le filon pour vendre des livres sans s’occuper le moins du monde de la qualité : il a choisi des lieux célèbres, des histoires célèbres, a mélangé le tout en usant de la provocation pour attirer l’attention, et a vendu des millions d’exemplaires de la même façon que l’on vend des magazines « people ». Méprisable. Gagner beaucoup d’argent sans beaucoup travailler est excusable, car le talent peut suppléer une faible quantité de travail. Mais gagner beaucoup d’argent sans beaucoup travailler, ni avoir de talent, voilà qui est plus inquiétant, car le travail perd de sa valeur dans ces conditions. Et si votre credo est que le talent consiste à savoir plaire, sachez que les Allemands ont mis Hitler au pouvoir en 1930 parce que ses idées leur plaisaient.
J’en viens maintenant à l’essentiel de mon article : les points forts de Tolkien, Lewis et Rowling. On remarquera que tous trois sont Britanniques, même si ce n’est sans doute pas un « point fort » en particulier. Mais les Britanniques ont peut-être une tradition littéraire telle qu’elle les prédispose à écrire des livres qui montrent une certaine profondeur.
-Unité de l’action, comme au théâtre à la française. La trilogie de Tolkien toute entière ne porte que sur un seul objet, l’anneau de Pouvoir. Chez Lewis, l’unité est assurée par le Monde de Narnia en lui-même. Il est en effet le théâtre de l’action dans tous les livres. Chez Rowling, l’unité est assurée par la présence de Harry Potter. Mais c’est bien chez Tolkien que l’unité est la plus grande, car on s’éloigne rarement du porteur de l’anneau, que ce soit Bilbon au début, ou Frodon pour le reste de l’histoire.
-Ton de l’histoire : résolument épique chez Tolkien. Revers de la médaille chez ce même auteur : le commun des mortels s’en trouve complètement snobbé, c’est le cas de le dire. Comme si la majorité de l’Humanité n’avait pas droit au chapitre, parce qu’indigne de la tâche de mener celle-ci à bon port. Ainsi,
la Communauté de l’Anneau est entièrement formée de nobles ou de Hobbits, qui eux représentent l’idéal tolkienien par leur mode de vie. Mais le ton de l’œuvre est parfaitement adapté à l’envergure de l’entreprise de
la Communauté , et à celle de la mythologie de
la Terre du Milieu.
On retrouve occasionnellement l’épique chez Lewis. Néanmoins, il a écrit son livre avant tout comme un conte.
Le ton de Rowling est tout simplement celui du roman. Peu d’emphase et beaucoup d’humour.
Cadre de l’action : Tolkien est un exemple à ce petit jeu-là. Dans le SdA, le cadre est avant tout la nature, et il est très bien dépeint, avec des paysages variés qu’on imagine superbes. En plus, Tolkien y insère des éléments qui rappellent que
la Terre du Milieu a aussi sa mythologie, comme les statues des rois avant les chutes.
Chez Lewis, les paysages peuvent être très variables d’un livre à l’autre. C’est un avantage en termes de diversité, mais de temps en temps, ça fait bizarre, surtout si vous lisez à la suite les livres. J’ai le souvenir notamment d’un livre commençant d’une façon très différente des précédents, et se poursuivant longtemps dans le désert avant qu’on ait le moindre indice du lien avec les autres livres. Quel contraste avec ces autres livres, dont l’action se déroule sous un climat tempéré ! Ce livre en particulier était très dépaysant et m’a fait penser aux « Turqueries » qui étaient très à la mode au XVIIIème siècle. Il est d’ailleurs à noter qu’à l’instar de Tolkien, Lewis donne une idée du temps qui a passé depuis les origines de Narnia grâce aux paysages, aux constructions, et aux personnages.
Chez Rowling, le cadre de l’action n’est pas souvent un paysage, mais plutôt des bâtiments, que ce soit Hogwarts (Poudlard), le Ministère de
la Magie , ou Londres tout simplement. Néanmoins, l’Ecole de Magie est un lieu assez vaste, assez imposant, assez vieux et vénérable pour qu’il vaille la peine de servir de cadre. Au surplus, Rowling tire abondamment profit de la période à laquelle l’histoire se situe, bien plus que Lewis en tout cas, pour intéresser le lecteur au récit. Qui d’entre nous n’a pas rêvé d’une école aussi bonne que Poudlard, où les élèves sont vraiment récompensés en fonction de leurs capacités, et où les cours, à défaut d’être tous passionnants, sortent pour la majorité d’entre eux de l’ordinaire ?
La complexité de l’intrigue : elle est peu présente chez Tolkien, mais cette quasi-absence a un autre aspect, très positif lui, qui est l’unité de l’action (voir le premier point). L’intrigue du SdA est des plus linéaires, et à défaut de complexité, on y trouve de l’épaisseur à travers l’importance attribuée à l’histoire de
la Terre du Milieu, avec ses guerres et les différentes cultures des civilisations qui la peuplent. On retrouve, mais dans une moindre mesure, cette épaisseur chez Lewis, tout simplement parce que Narnia n’a pas d’histoire lorsque commence le premier livre ! D’ailleurs, la création de Narnia est l’un des moments les plus importants de tout le récit. L’épaisseur apparaît avec les recoupements des différents récits, au fur et à mesure des livres. Mais c’est bien chez Rowling que la complexité et l’épaisseur dominent. A l’intrigue principale de chaque livre s’entremêlent l’intrigue générale, qui s’étend sur toute la série, et les sous-intrigues qui sont autant d’occasions pour Rowling de développer l’histoire, de donner des indices et de montrer que les différents éléments de l’intrigue dévoilés au fur et à mesure forment un système cohérent.
Les personnages et leurs relations : les trois auteurs sont excellents à ce niveau-là. Tolkien, Lewis et Rowling se focalisent sur un petit groupe d’individus, respectivement
la Communauté , les quatre frères et sœurs et le trio Harry-Ron-Hermione, plutôt que sur un unique personnage. Ils insistent tous sur la notion d’équipe et d’entraide, et développent de façon importante les relations entre les personnages. Mention spéciale pour Rowling qui présente de nombreux personnages, en leur accordant certes une attention variable, mais en n’omettant jamais de leur donner un minimum d’histoire personnelle. C’est peut-être un aspect sur lequel Rowling se montre très supérieure à Lewis et Tolkien, et je pense qu’il est pour quelque chose dans l’énorme succès d’Harry Potter. Par comparaison, Lewis parle très peu du passé des quatre personnages principaux, dont on ne sait pas vraiment où ils en étaient avant d’entrer à Narnia pour la première fois, et qui ne font que de temps en temps allusion, dans les livres postérieurs au deuxième (« Le Lion,
la Sorcière , etc… »), à leur passé en tant que rois et reines de Narnia. Tolkien a un autre défaut, lui : il fait souvent se confondre l’histoire de l’individu et l’histoire de son peuple, ce qui n’est pas surprenant puisque les personnages principaux sont des puissants, à l’exception ,notable il est vrai, des Hobbits.
Les éléments de base : dernièrement, j’ai lu un article dénigrant la série des Harry Potter. Mais ce qui m’a dérangé, c’était l’argument principal : la série serait mauvaise parce qu’elle « s’appuie sur une vision conventionnelle de la magie ». Certes, Rowling a repris une tonne d’éléments du folklore magique (les baguettes, les potions, les grimoires, les formules magiques, j’en passe et des meilleures…), mais premièrement, c’est ce qui a fait sa force, deuxièmement la vision de la magie de Rowling me semble très peu conventionnelle : au lieu de prendre tous ces éléments et de les utiliser sans réfléchir, elle les a regroupés et SYSTEMATISES. Rowling a créé une sorte de République de
la Magie, contrairement à d’autres. Ainsi, la série « Charmed » est un exemple typique de vision conventionnelle de
la Magie , et la série des Harry Potter, beaucoup moins. Rowling fixe des règles, rassemble des pratiques, donne des limites claires à la magie, et unifie son exercice pour la rendre internationale.
Les éléments de base de Tolkien sont connus, et clairement définis : il s’agit des mythologies du Nord de l’Europe. Tolkien voulait rendre une mythologie à son pays natal, et il a très intelligemment modifié et intégré les éléments de ces mythologies. En revanche, Tolkien a puisé dans
la Bible pour poser les fondements de Valinor et de la génèse de
la Terre du Milieu. Les Valar ne sont nul autres que les anges, et Tolkien se sert de la thèse suivant laquelle le diable serait un ange déchu pour créer le mentor de Sauron.
Mais Lewis est bien plus prosélyte dans Narnia, puisque l’intrigue toute entière repose sur
la Bible. Livre I (« Le neveu du magicien ») : la génèse de Narnia. Livre VII : le Jugement Dernier. Et entre les deux, Aslan, incarnation de Jésus, avec résurrection intégrée. De toute façon, j’avais grillé Lewis dès les premières lignes du chapitre suivant la disparition du Monde de Charn. Lorsque j’ai lu « les étoiles s’allumaient dans le ciel », je me suis dit « Et m**** ! Encore un illuminé ! ».
Je m’arrête là, mais je pense que je continuerai cet article une autre fois. Si j’ai du courage à ce moment-là, je m’attaquerai au style.