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Jeudi 20 juillet 2006

Ces derniers temps, quatre films tirés de livres à succès ont été portés à l’écran. Il s’agit du « Seigneur des anneaux », de « Harry Potter », du « Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire Magique » et du « Da Vinci Code ». Je m’abstiendrai de parler du quatrième livre dans son ensemble, car le début a largement suffi à me convaincre de la vacuité du style de Brown. J’en veux pour preuve que le « da Vinci Code » est le seul livre que je n’ai pas réussi à finir (et pour cause, la première page m’a arrêté net !) malgré trois tentatives pour commencer de le lire. Autant dire que ce n’était certainement pas à cause de l’intrigue, dont j’ai pris connaissance dans des résumés mieux écrits, mais plutôt à cause du style de Brown, pire que celui de Paolini. Rappelons que Paolini a projeté d’écrire une trilogie qui a commencé avec « Eragon » (pour ceux qui n’auraient pas compris, Eragon fait allusion au mot dragon, car Eragon est le partenaire du dragon), et s’est poursuivie avec l’ « Aîné ». Cet auteur de 22 ans prétend avoir lu plus de 3000 livres, mais je pense qu’il n’en a retenu qu’un seul, ou plutôt trois : « Le Seigneur des Anneaux ». Paolini utilise sans vergogne (et peut-être sans s’en rendre compte) l’atmosphère des célèbres livres de Tolkien, et lui emprunte sans plus de scrupules les nains et les elfes. Paolini a déjà été qualifié outre-Atlantique de successeur de Tolkien, ce qui semble démontrer qu’en matière de style, les Américains sont des plus ignorants. Apparemment, ils n’ont pas compris qu’entre leurs anciens maîtres (les Anglais) et eux s’était creusé plus qu’un océan quand il s’agit de conception de la littérature. Paolini utilise les lieux communs sans approfondissement, reprenant de la même manière deux éléments fondamentaux de l’intrigue de Star Wars (l’opposition au père, et la découverte d’un frère/d’une sœur), eux-mêmes issus de la psychanalyse, à laquelle G. Lucas s’était intéressé pour rédiger son script. Autant dire que les écrits de Paolini apparaissent comme du réchauffé, et mériteraient peut-être d’être cramés. S’ajoute à cela une façon d’écrire très « businesslike », très américaine, qui consiste à en venir au fait sans s’entourer de précautions. Tout ça est très éloigné de Tolkien, et de la littérature européenne en général à ma connaissance. En somme, Paolini raconte ce qui se passe, et pour l’ambiance s’en remet à une pâle imitation du style de Tolkien.

Revenons-en à Brown. Ce personnage a, si j’ai bien compris, trouvé le filon pour vendre des livres sans s’occuper le moins du monde de la qualité : il a choisi des lieux célèbres, des histoires célèbres, a mélangé le tout en usant de la provocation pour attirer l’attention, et a vendu des millions d’exemplaires de la même façon que l’on vend des magazines « people ». Méprisable. Gagner beaucoup d’argent sans beaucoup travailler est excusable, car le talent peut suppléer une faible quantité de travail. Mais gagner beaucoup d’argent sans beaucoup travailler, ni avoir de talent, voilà qui est plus inquiétant, car le travail perd de sa valeur dans ces conditions. Et si votre credo est que le talent consiste à savoir plaire, sachez que les Allemands ont mis Hitler au pouvoir en 1930 parce que ses idées leur plaisaient.

 

 

 

J’en viens maintenant à l’essentiel de mon article : les points forts de Tolkien, Lewis et Rowling. On remarquera que tous trois sont Britanniques, même si ce n’est sans doute pas un « point fort » en particulier. Mais les Britanniques ont peut-être une tradition littéraire telle qu’elle les prédispose à écrire des livres qui montrent une certaine profondeur.

 

 

 

-Unité de l’action, comme au théâtre à la française. La trilogie de Tolkien toute entière ne porte que sur un seul objet, l’anneau de Pouvoir. Chez Lewis, l’unité est assurée par le Monde de Narnia en lui-même. Il est en effet le théâtre de l’action dans tous les livres. Chez Rowling, l’unité est assurée par la présence de Harry Potter. Mais c’est bien chez Tolkien que l’unité est la plus grande, car on s’éloigne rarement du porteur de l’anneau, que ce soit Bilbon au début, ou Frodon pour le reste de l’histoire.

 

 

 

-Ton de l’histoire : résolument épique chez Tolkien. Revers de la médaille chez ce même auteur : le commun des mortels s’en trouve complètement snobbé, c’est le cas de le dire. Comme si la majorité de l’Humanité n’avait pas droit au chapitre, parce qu’indigne de la tâche de mener celle-ci à bon port. Ainsi, la Communauté de l’Anneau est entièrement formée de nobles ou de Hobbits, qui eux représentent l’idéal tolkienien par leur mode de vie. Mais le ton de l’œuvre est parfaitement adapté à l’envergure de l’entreprise de la Communauté , et à celle de la mythologie de la Terre du Milieu.

On retrouve occasionnellement l’épique chez Lewis. Néanmoins, il a écrit son livre avant tout comme un conte.

Le ton de Rowling est tout simplement celui du roman. Peu d’emphase et beaucoup d’humour.

 

 

 

Cadre de l’action : Tolkien est un exemple à ce petit jeu-là. Dans le SdA, le cadre est avant tout la nature, et il est très bien dépeint, avec des paysages variés qu’on imagine superbes. En plus, Tolkien y insère des éléments qui rappellent que la Terre du Milieu a aussi sa mythologie, comme les statues des rois avant les chutes.

Chez Lewis, les paysages peuvent être très variables d’un livre à l’autre. C’est un avantage en termes de diversité, mais de temps en temps, ça fait bizarre, surtout si vous lisez à la suite les livres. J’ai le souvenir notamment d’un livre commençant d’une façon très différente des précédents, et se poursuivant longtemps dans le désert avant qu’on ait le moindre indice du lien avec les autres livres. Quel contraste avec ces autres livres, dont l’action se déroule sous un climat tempéré ! Ce livre en particulier était très dépaysant et m’a fait penser aux « Turqueries » qui étaient très à la mode au XVIIIème siècle. Il est d’ailleurs à noter qu’à l’instar de Tolkien, Lewis donne une idée du temps qui a passé depuis les origines de Narnia grâce aux paysages, aux constructions, et aux personnages.

Chez Rowling, le cadre de l’action n’est pas souvent un paysage, mais plutôt des bâtiments, que ce soit Hogwarts (Poudlard), le Ministère de la Magie , ou Londres tout simplement. Néanmoins, l’Ecole de Magie est un lieu assez vaste, assez imposant, assez vieux et vénérable pour qu’il vaille la peine de servir de cadre. Au surplus, Rowling tire abondamment profit de la période à laquelle l’histoire se situe, bien plus que Lewis en tout cas, pour intéresser le lecteur au récit. Qui d’entre nous n’a pas rêvé d’une école aussi bonne que Poudlard, où les élèves sont vraiment récompensés en fonction de leurs capacités, et où les cours, à défaut d’être tous passionnants, sortent pour la majorité d’entre eux de l’ordinaire ?

 

 

 

La complexité de l’intrigue : elle est peu présente chez Tolkien, mais cette quasi-absence a un autre aspect, très positif lui, qui est l’unité de l’action (voir le premier point). L’intrigue du SdA est des plus linéaires, et à défaut de complexité, on y trouve de l’épaisseur à travers l’importance attribuée à l’histoire de la Terre du Milieu, avec ses guerres et les différentes cultures des civilisations qui la peuplent. On retrouve, mais dans une moindre mesure, cette épaisseur chez Lewis, tout simplement parce que Narnia n’a pas d’histoire lorsque commence le premier livre ! D’ailleurs, la création de Narnia est l’un des moments les plus importants de tout le récit. L’épaisseur apparaît avec les recoupements des différents récits, au fur et à mesure des livres. Mais c’est bien chez Rowling que la complexité et l’épaisseur dominent. A l’intrigue principale de chaque livre s’entremêlent l’intrigue générale, qui s’étend sur toute la série, et les sous-intrigues qui sont autant d’occasions pour Rowling de développer l’histoire, de donner des indices et de montrer que les différents éléments de l’intrigue dévoilés au fur et à mesure forment un système cohérent.

 

 

 

Les personnages et leurs relations : les trois auteurs sont excellents à ce niveau-là. Tolkien, Lewis et Rowling se focalisent sur un petit groupe d’individus, respectivement la Communauté , les quatre frères et sœurs et le trio Harry-Ron-Hermione, plutôt que sur un unique personnage. Ils insistent tous sur la notion d’équipe et d’entraide, et développent de façon importante les relations entre les personnages. Mention spéciale pour Rowling qui présente de nombreux personnages, en leur accordant certes une attention variable, mais en n’omettant jamais de leur donner un minimum d’histoire personnelle. C’est peut-être un aspect sur lequel Rowling se montre très supérieure à Lewis et Tolkien, et je pense qu’il est pour quelque chose dans l’énorme succès d’Harry Potter. Par comparaison, Lewis parle très peu du passé des quatre personnages principaux, dont on ne sait pas vraiment où ils en étaient avant d’entrer à Narnia pour la première fois, et qui ne font que de temps en temps allusion, dans les livres postérieurs au deuxième (« Le Lion, la Sorcière , etc… »), à leur passé en tant que rois et reines de Narnia. Tolkien a un autre défaut, lui : il fait souvent se confondre l’histoire de l’individu et l’histoire de son peuple, ce qui n’est pas surprenant puisque les personnages principaux sont des puissants, à l’exception ,notable il est vrai, des Hobbits.

 

 

 

Les éléments de base : dernièrement, j’ai lu un article dénigrant la série des Harry Potter. Mais ce qui m’a dérangé, c’était l’argument principal : la série serait mauvaise parce qu’elle « s’appuie sur une vision conventionnelle de la magie ». Certes, Rowling a repris une tonne d’éléments du folklore magique (les baguettes, les potions, les grimoires, les formules magiques, j’en passe et des meilleures…), mais premièrement, c’est ce qui a fait sa force, deuxièmement la vision de la magie de Rowling me semble très peu conventionnelle : au lieu de prendre tous ces éléments et de les utiliser sans réfléchir, elle les a regroupés et SYSTEMATISES. Rowling a créé une sorte de République de la Magie, contrairement à d’autres. Ainsi, la série « Charmed » est un exemple typique de vision conventionnelle de la Magie , et la série des Harry Potter, beaucoup moins. Rowling fixe des règles, rassemble des pratiques, donne des limites claires à la magie, et unifie son exercice pour la rendre internationale.

Les éléments de base de Tolkien sont connus, et clairement définis : il s’agit des mythologies du Nord de l’Europe. Tolkien voulait rendre une mythologie à son pays natal, et il a très intelligemment modifié et intégré les éléments de ces mythologies. En revanche, Tolkien a puisé dans la Bible pour poser les fondements de Valinor et de la génèse de la Terre du Milieu. Les Valar ne sont nul autres que les anges, et Tolkien se sert de la thèse suivant laquelle le diable serait un ange déchu pour créer le mentor de Sauron.

Mais Lewis est bien plus prosélyte dans Narnia, puisque l’intrigue toute entière repose sur la Bible. Livre I (« Le neveu du magicien ») : la génèse de Narnia. Livre VII : le Jugement Dernier. Et entre les deux, Aslan, incarnation de Jésus, avec résurrection intégrée. De toute façon, j’avais grillé Lewis dès les premières lignes du chapitre suivant la disparition du Monde de Charn. Lorsque j’ai lu « les étoiles s’allumaient dans le ciel », je me suis dit « Et m**** ! Encore un illuminé ! ».

 

 

 

Je m’arrête là, mais je pense que je continuerai cet article une autre fois. Si j’ai du courage à ce moment-là, je m’attaquerai au style.

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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Dimanche 16 juillet 2006

Vous avez certainement remarqué que l'Art a pris depuis maintenant un siècle une direction inconnue du commun des mortels. j'en veux pour preuve les tableaux couverts de gribouillages au mieux, de vide au pire. Beaucoup d'entre nous s'indignent que l'on puisse vendre des millions des toiles qu'un enfant handicapé moteur et mental aurait pu peindre. Aussi, à moins de considérer que l'art de notre époque ait décidé de réhabiliter avec force les autistes, trisomiques et autres personnes souffrant de déficiences mentales, on peut supposer que les auteurs de ces oeuvres ne sont pas rémunérés à la hauteur (ou plutôt à la bassesse) de leur talent. Et bien, je crois que ces auteurs résolument élitistes puisent à la même source que leurs collègues des autres arts, et d'une autre condition. Car leurs oeuvres sont vendues au nom de l'Art en tant qu' expression des sentiments. De la même façon que les "compositeurs" de rap ou de musique contemporaine (Hindemith, un de ces personnages, disait très justement lors d'une répétition d'une de ses oeuvres : "Ca sonne faux, mais ce n'est pas encore ça !"), les architectes (vous penserez à moi en passant quai Branly), les sculpteurs, les chorégraphes, j'en passe et des meilleures. En somme, on vend pour des fortunes des productions censées représenter la personnalité de l'artiste. En partant du principe que la personnalité de l'artiste vaut davantage que la vôtre. L'important, c'est de se faire remarquer. Au pire, si votre production n'a aucun intérêt, un critique écrira un article du genre : "Z. D. est un artiste de grande classe, qui sait allier l'élégance avec l'envoûtement . Sa technique subtile prend sa source dans les oeuvres des grands du 20ème siècle, apportant un éclairage nouveau sur l'importance mystique qui découle des questions existentielles les plus profondes (!)" Du coup, bien gagner sa vie revient à plaire aux critiques. Et les critiques de s'offusquer, de protester que leur savoir-faire comporte une grande part d'objectivité, que le subjectif n'est que la touche qui permet au savant de transmettre sa perception de l'oeuvre, etc...J'ai plutôt l'impression que les critiques ne font que plaquer un calque arbitraire et bien appris sur les oeuvres, comme si quelqu'un possédait la technique absolue pour juger de l'intérêt de l'oeuvre. Ajoutez à cette technique du calque la façon propre qu'à chacun de ressentir une "oeuvre", et vous obtenez une confusion homérique. Alors, messieurs les critiques, il faut choisir : ou bien votre avis n'est qu'un avis parmi d'autres, et vous ne servez pas à grand-chose, ou bien vous êtes capables d'anticiper le jugement de médiocrité que les autres porteront sur telle ou telle oeuvre, et vous servez à quelque chose. Mais alors, pourquoi une si grande différence entre vos critiques et la réaction du public, et même entre vos critiques et celles de vos collègues sur la même oeuvre ? Je suis tenté de croire que vous êtes capables de prédire que certaines personnes jugeront une oeuvre bonne ou mauvaise : les personnes qui ont le même calque que vous, ce calque appris à l'université, ou mieux, interpolé par les autres articles que vous avez lus. Et bien, puisque l'Art est devenu une simple "expression du sentiment", laissez chacun avoir son sentiment.  Et le jour où on aura théorisé le sentiment, on vous rappellera.

L'Art populaire, notamment la musique de variétés, a trouvé une parade à cette confusion dans les critiques : ses promoteurs ont décidé de confier au public tout entier la tâche de critiquer les oeuvres. Inutile de disserter sur les nuances de couleur dans une toile blanche, ni d'ergoter sur la conception révolutionnaire du dadaïsme, non, non. Il suffit de verser une quinzaine d'euros. Soit vous achetez un album, et ça signifie, "C'est bien", soit vous ne l'achetez pas, et ça signifie "C'est insuffisant". Voilà de la critique vite faite, bien faite. Ironie de l'histoire, le critique que vous êtes n'a rien coûté à personne. Mais ça pose un autre problème : alors qu'on aurait pu considérer que les critiques étaient les dépositaires d'une sagesse plus ou moins universelle grâce à leur grandes connaissances, il est fort probable que le quidam qui achète un disque d'une chanteuse de variétés n'a pas grandes connaissances en musique. Ainsi, quel que soit le travail fourni par "l'artiste", le quidam inculte achètera l'album si la musique qu'il contient lui plaît. Pour peu qu'elle soit différente de celles qu'il a déjà à la maison, et qu'elle ne s'éloigne pas trop de ce qu'il a aimé dans sa jeunesse (vous connaissez beaucoup de sexagénaires fans de hip-hop vous ?), il y a de fortes chances pour qu'il achète. Et si l'interprète gigote sur scène, est habillé légèrement, est du sexe opposé, est mis en scène dans un décor grandiose, aucune chance que le gogo passe à côté de l'album. L'industrie du disque a tout simplement fait croire au consommateur que son avis avait autant d'importance que celui d'une personne éclairée.

Résumons : l'avis du critique a de fortes chances d'être très personnel, et l'avis du consommateur ne tient pas compte des efforts consentis par l'artiste ou de son talent.

Pour être clair, je donne ici une définition du "talent" : "capacité à réaliser avec facilité ce que la majorité des gens réalisent avec difficulté".

Conséquence : aujourd'hui, les chanteurs de variété gagnent des millions alors qu'ils ne travaillent guère, et ont pour la plupart peu de talent (disons qu'ils en ont au moins un, c'est celui d'être capable de plaire). Car, soyons réalistes, si on demandait à tout le monde de chanter une chanson donnée avec la même formation que le chanteur attitré, des dizaines de millions de personnes y parviendraient. Le problème est donc d'avoir le temps, les moyens d'apprendre, et la conviction qu'on pourra vivre de la chanson. Voyant ça, nos charmantes têtes blondes se disent : à quoi ça sert l'école ? X ou Y ont séché tous leurs cours depuis qu'ils ont 14 ans (si, si, c'est MégaPeopleMagazine qui le dit, interview EXCLUSIVE à l'appui), et ils gagnent des millions.

Je pense qu'aujourd'hui, on parle de l'Art comme de l'usure des stylos : est considéré comme artiste toute personne qui fait de la musique, quel que soit son talent (de toutes façons, quelqu'un qui vend des milliers de disques ne peut qu'avoir du talent dans la logique actuelle !). Pourtant, quand les médias parlent d'une personne comme d'un artiste, ils font allusion à une autre définition de l'artiste, bien plus glorieuse, et...obsolète ! Car il fut un temps où l'on ne pouvait être artiste sans avoir suivi une longue formation, avoir trimé pendant des centaines d'heures sur le métier, et démontré ses capacités à l'aune de critères objectifs. Aujourd'hui, les "artistes" bénéficient de la connotation positive de cette définition, alors qu'ils ne répondent à aucun de ces critères pour nombre d'entre eux.

 

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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Dimanche 16 juillet 2006

La première fois que j'ai écouté des airs d'opéra, c'était à l'école primaire. Les airs en question étaient tirés de "La Flûte Enchantée", le dernier opéra de Mozart. A cette époque, les airs ne m'avaient pas beaucoup  intéressé. Plus tard, au collège, j'ai fait partie d'un choeur pour un spectacle qui n'avait rien à voir avec l'opéra, ni avec de la musique classique. Il s'agissait en grande partie de chansons de Michel Fugain. Là non plus, les chansons ne m'ont pas intéressé. Pourtant, j'avais été choisi comme soliste dans une chanson en particulier. Mais je n'ai pas donné suite pendant longtemps à cette expérience, car à vrai dire, je n'avais accepté de participer au spectacle que pour faire plaisir à mes parents.

Quelques années et quelques soirées à l'opéra plus tard, j'ai commencé à acheter des enregistrements d'opéras. Rien à voir avec les "albums" ou les "singles". La langue de Shakespeare y cède à celle de Dante Alighieri, même si des opéras très connus ont été composés en français, en allemand, en russe ou en anglais.

L'un de mes premiers achats était "Don Giovanni", composé par Mozart, et qui est considéré comme un des trois opéras de la trilogie mozartienne : "Le nozze di Figaro", tiré de la pièce de Beaumarchais "Le mariage de Figaro", "Cosi fan tutte" ["Ainsi font-elles toutes"] qui moque l'inconstance supposée des femmes, et donc "Don Giovanni", mais à la manière italienne, assez différente de celle qu'a utilisée Molière pour son "Dom Juan". Après avoir écouté l'opéra en intégralité (comptez trois bonnes heures), et avoir repéré quelques-uns des airs les plus intéressants, j'ai essayé de chanter celui de Leporello (le Sganarelle italien), intitulé "Madamina, il catalogo è questo" ["Chère Madame, voici le catalogue"],

 surnommé l'air du catalogue, et dans lequel Leporello laisse entendre à Donna Elvira (que Don Giovanni avait séduite quelque temps auparavant, et qu'il avait laissée tomber peu après) qu'il est inutile d'espéret de son maître qu'il lui reste fidèle. Dans l'air, Leporello précise que Don Giovanni en est à sa 2065ème conquête (640 en Italie, 231 en Allemagne, 100 en France, 91 en Turquie, mais déjà 1003 en Espagne !). Essayez donc de chanter sans formation préalable un air d'opéra de Mozart, exigeant deux octaves d'étendue vocale (différence entre la note la plus haute de l'air et la plus basse), des sauts (passage d'une note haute à une note basse ou l'inverse) très grands, des nuances non moins impressionnantes (de piano à fortissimo), le tout en italien (avec les "r" roulés et tutti quanti) et vous m'en direz des nouvelles. N'oubliez pas que si vous êtes arrivé à la fin (la partie chantée dure 5 minutes), c'est comme si vous n'aviez rien fait. Parce que le moindre choriste d'une troupe d'opéra (la partie des choeurs est beaucoup plus facile que celle des solistes, et pour cause, les personnes capables de chanter des airs tels qu'écrits par les compositeurs d'opéras sont plutôt rares), le moindre choriste disais-je, doit en plus avoir une technique vocale suffisante pour qu'ajoutée à celle des autres sa voix soit audible au fond de la salle. Même quand l'orchestre joue fortissimo. Sachant que le micro est une hérésie à l'opéra. Et que les paroles sont censés être prononcées, et non avalées.

Sans oublier que les solistes doivent en plus être capables d'atteindre les 120 dB (décibels), voire les 130 dB.

Peut-être comprenez-vous pourquoi pas mal d'amateurs d'opéra jugent ridicules les chanteurs de variétés. Aucune puissance, étendue faible, nuances quasi-inexistantes, chansons courtes et très peu exigeantes techniquement (question vocalises, ce n'est pas encore ça). Et pourtant, des chanteurs de variétés (j'appelle variétés tout ce qui ne relève pas de la musique classique pour faire simple) arrivent à user leur voix ! Normal, ils boivent, ils fument pour certains et n'ont pas tous une technique vocale minimale. Il faut bien reconnaître que la musique telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui s'appuie sur le style du chanteur et son timbre (même ingrat au plus haut point). Etre payé pour faire l'original sur une scène ne me semble pas très glorieux. D'autant plus qu'un chanteur a peu de chances de réussir s'il n'est pas beau. Pensez à Callas, qui est devenue une star dans les années 1950 à la Scala de Milan alors qu'elle était pour le moins grosse. D'ailleurs, je ne connais qu'un opéra dans lequel elle apparaissait à son avantage. C'était "Medea", et encore, elle était très maquillée et très bien habillée. Alors, comment Callas a-t-elle pu avoir du succès ? Grâce à sa voix (!) : un timbre superbe quoique manquant de pureté, une énorme puissance, une technique irréprochable, un très grand sens musical (Callas savait très bien jouer du piano, ce qui lui a permis de se passer de  répétiteur pour apprendre ses rôles), un vrai jeu d'actrice, et un travail incessant (elle s'est montrée capable d'apprendre un premier rôle tout entier en 3 jours pour remplacer la soprano attitrée qui était indisposée). Callas a vécu pour l'opéra, et non pour l'argent (pourtant ses cachets étaient astronomiques alors que la plus grande salle d'opéra du monde n'accueille pas plus de 4400 spectateurs, la moyenne étant à 3000 places)

Pour vous donner une idée de ce que l'opéra a à offrir de plus difficile, je vais commencer par vous parler de tessiture, c'est-à-dire l'ensemble (continu évidemment) des notes qu'une personne peut chanter avec facilité. Une soprano (tessiture d'une grande partie des femmes et des petits garçons) doit en théorie chanter de do3 (=ut3, c'est-à-dire le troisisème do en partant de la gauche sur le piano) à do5 (contre-ut pour les femmes), une mezzo-soprano de la2 à la4, une contralto de fa2 à fa4. En descendant d'une octave, on trouve les tessitures des hommes : ténor de ut2 à ut4 (contre-ut pour les hommes), baryton de la1à la3, et basse de fa1 à fa3.

La Reine de la Nuit, dans "La Flûte Enchantée" doit atteindre plusieurs fois le contre-fa (fa5). La soprano qui a créé le rôle (celle pour laquelle le rôle était écrit, et qui l'a chanté pour la première fois), Josepha Hofer, montait jusqu'au contre-si bémol (sib5).

Mozart a écrit un air qui monte jusqu'au contre-sol (sol5).

Dans la tessiture ténor, Pavarotti est devenu célèbre en chantant sans effort 9 contre-ut dans un seul air.

Carlo Bergonzi, l'un des grands ténors du XXème siècle, a commencé sa carrière comme baryton. C'est tout de même une performance quand on sait que de nombreux chanteurs d'opéra ont irrémédiablement abîmé leur voix en essayant de chanter des rôles qui correspondaient à leur tessiture, mais pas à leurs capacités vocales. Callas a essayé de chanter des rôles de mezzo-soprano et de contralto vers le milieu de sa carrière, mais à la même époque, elle a "perdu" sa voix.

Toujours au rayon des difficultés, l'air "Dal tuo gentil sembiante" tiré de l'opéra "Ascanio in Alba" de Mozart, dure plus de 10 minutes, (presque) tout en vocalises.

Dans "Sempre libera" de l'opéra "La Traviata" de Verdi, Callas chantait fortissimo le contre-mi bémol final.

Et Natalie Dessay a osé vocaliser au-dessus du contre-fa.

 

Soyons honnêtes, on ne ressent pas les mêmes émotions dans un concert monstre de 40 000 spectateurs et et à l'opéra. Tandis que le concert entraîne souvent les spectateurs dans une sorte de liesse délirante, entretenue par le nombre de personnes qui ont le sentiment de vivre toutes ensembles le même enthousiasme, l'opéra fait plutôt appel à chaque spectateur dans son individualité. Les airs donnent aux spectateurs l'occasion de s'imaginer, comme au théâtre, à la place des personnages. Mais parfois, lorsque le spectacle est exceptionnel, tous les spectateurs se rejoignent, comme dans les concerts modernes, dans la "liesse délirante". Je possède par exemple une version d'"Anna Bolena" (interprétée par Callas), un opéra de Donizetti, à la fin duquel le personnage principal est condamné à mort. Avant de monter sur l'échafaud, Anna Bolena s'adresse dans un air ("Coppia iniqua", "Couple inique") à l'assistance. Lorsque Callas termine son air et que le rideau se ferme pour annoncer la mort imminente de l'héroïne, un spectateur crie "Ouaiiiiiiiiis", et les spectateurs applaudissent comme à la fête !

 

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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