Concours

Dimanche 15 octobre 2006

Herbert H. Breslin, manager de Pavarotti pendant plus de 30 ans, a publié il n'y a pas si longtemps une autobiographie, qui est en fait l'histoire croisée de deux hommes à l'origine inconnus qui se sont enrichis mutuellement. Pavarotti a apporté sa voix, et Breslin a fait une publicité efficace de Pavarotti.

Breslin, lassé par le manque de volonté de Pavarotti, a laissé celui-ci terminer sa carrière comme il l'entendait. Il ne se gêne pas pour raconter les travers de son ancien client, ce qui donne quelques anecdotes cocasses, mais il raconte aussi l'évolution du chant lyrique des années 1950 à nos jours, du triomphe des sopranos (soprani si vous préférez) au déclin de l'opéra.

Il explique aussi comment il est devenu le manager de Pavarotti, et comment il en a fait la plus grande star lyrique de la deuxième partie du XXème siècle. Il parle de ses débuts dans l'opéra, qui est, il faut le reconnaître, une passion chez lui. Je perçois toutefois une pointe d'aigreur dans le récit de la fin de sa collaboration avec Pavarotti. Breslin a usé de moyens parfois nouveaux avec vigueur pour faire progresser "son" ténor, mais il n'était pas au centre de l'entreprise "Les 3 Ténors" à la création en 1990, ce qui s'est traduit par une perte potentielle pour lui. Je lui reproche un peu, après avoir lancé la machine, de l'avoir laissée foncer dans le mur quand il s'est rendu compte qu'il avait perdu en partie son contrôle.

Au moins, il resitue Pavarotti dans la petite histoire du XXème siècle. Avant de lire l'ouvrage de Breslin, je ne connaissais de Pavarotti que sa voix et sa triste fin de carrière. La lecture de la prose de Breslin m'a permis, et c'est déjà ça de gagné, de saisir un peu mieux la continuité dans la carrière de Pavarotti, la progression entre le jeune ténor ambitieux et travailleur de Modène et la star fainéante et pire qu'obèse.

Breslin se vante d'avoir substitué au règne des soprani le triomphe d'un seul ténor. Je ne suis pas sûr que ce fût une excellente idée pour l'opéra. Il aurait fallu un contrepoids à Pavarotti pour éviter de se retrouver aujourd'hui face au vide intersidéral qui sépare l'opéra des masses, alors que l'opéra était très populaire il y a quelques décennies.

 

Pavarotti a connu la gloire la première fois en 1972 en chantant les neuf contre-uts de l'air "Ah mes amis...Pour mon âme" tiré de La Fille du Régiment de Donizetti sans effort. Pourtant, Breslin raconte que Pavarotti détestait apprendre les textes en français (déjà qu'il détestait apprendre tout court apparemment...), ce qui l'a coupé d'un vaste répertoire où il aurait pu briller sans se fatiguer autant que dans Otello de Verdi.

Autre ironie, à propos de l'air d'opéra qui a contribué à rendre Pavarotti plus célèbre encore dans une vaste partie du monde, lorsqu'il l'a chanté aux Jeux Olympiques : "Nessun dorma" est tiré de Turandot de Puccini. Pavarotti a abordé le rôle de Calaf, qui doit donc chanter l'air en question à la scène. Mais il l'a vite laissé tomber, parce que c'est un rôle "tuant". Comprenez : très éprouvant pour la voix.

Breslin parle également des rivalités dans l'opéra. L'une des meilleures anecdotes du livre est peut-être celle sur Renata Scotto, qui a voulu absolument chanter "Gioconda" de Ponchielli alors qu'elle n'avait pas la puissance requise, et qui prétendait être en contact avec Maria Malibran, la célèbre soprano du XIXème siècle. Un peu avant de chanter le rôle, elle a reçu une lettre anonyme dont l'auteur disait en substance : "La prochaine fois que vous parlerez à Malibran, demandez-lui si votre interprétation lui convient ou si elle la fait plutôt se retourner dans sa tombe".

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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Samedi 7 octobre 2006

J'ai lu avec intérêt les deux ouvrages de M. Brighelli sur l'école, intitulés "A bonne école", et "La fabrique du Crétin". M. Brighelli y dénonce la baisse du niveau attendu des élèves, et partant, la baisse de leur niveau, car bien rares sont ceux qui font l'effort de s'instruire en dehors du temps dévolu aux cours.

J'ai beau être jeune, et sortir à peine de cette école dont parle M. Brighelli, je ne pense pas moins qu'il a tout à fait raison sur bien des points. Il écrit par exemple : "les 15% qui avaient le bac il y a 40 ans sont les 15% qui entrent en prépa aujourd'hui". Je ne peux qu'être d'accord avec M. Brighelli. Pour moi, le bac a été une formalité administrative, et je n'ai dû vraiment travailler que 15 jours avant le bac, en option mathématiques en Terminale, et en physique en seconde. En l'occurrence, le professeur était très exigeant, et les notes que j'ai reçues de lui sont à peu près les seules dont je pourrais éventuellement m'enorgueillir. A part ça, le première était un agréable club de vacances pour moi (je vous rassure, les cours étaient bien faits, et correctement enseignés, mais le programme était trooop faciiiile), une grande partie de la seconde et de la Terminale idem. Or, à force de ne pas avoir à travailler, on perd l'habitude de se concentrer pendant de longues périodes et de s'affronter à des problèmes compliqués.

En remontant dans le temps jusqu'au collège, je me dis que ça pouvait aller, sauf en quatrième où j'ai débarqué dans un collège peuplé à 50% d'élèves très mauvais et où j'ai passé mon année à ne pas travailler beaucoup, sauf en latin (j'avais de la concurrence sérieuse dans cette matière). En troisième , j'avais changé de collège, et j'ai passé une année bien plus studieuse, avec des professeurs assez exigeants en français, mathématiques, histoire-géographie et en allemand, qui pouvaient en plus faire leur travail sans risquer de larguer la moitié de la classe. Sans oublier la cinquième, où je n'étais même pas cinquième de la classe. A l'époque, j'habitais en Alsace, et l'endroit où j'étais scolarisé avait l'apparence et l'essence d'un collège de centre-ville bien coté.

Mais cela n'est après tout pas si important. Je n'aurais certainement pas pu me reposer pendant des cours entiers durant le collège et le lycée (se reposer ne signifie pas dormir, mais maintenir une veille qui n'exige pas beaucoup de concentration évidemment) si je n'avais été "à bonne école" au primaire.

Premièrement, je n'ai pas subi les affres de la méthode globale (la chance, j'avais une maîtresse de la vieille école...). J'ai donc appris à lire et à écrire correctement. Par la suite, j'ai beaucoup lu, ce qui me semble indispensable pour acquérir un vocabulaire et une rigueur qui permette de nuancer son expression et sa pensée sans la trahir, toutes qualités qui semblent faire défaut à certains de mes congénères.

Au CM1 et au CM2, la maîtresse nous donnait chaque semaine une interrogation de calcul mental et une dictée. Soit dit en passant, les dictées préparées sont à mon avis de pâles succédanés de la dictée véritable, et amoindrissent les effets bénéfiques de l'exercice. D'ailleurs, pour tous ceux possédant une bonne mémoire, la dictée préparée ne sert sans doute à rien. Il est facile pour eux d'apprendre la dictée en un quart d'heure, de la ressortir le lendemain, et de la laisser s'évaporer de leur mémoire dans les jours qui suivent. Une dictée est utile quand elle permet à un élève de se confronter à des mots ou à des structures nouvelles (à l'époque, je devinais l'accord des participes passés à force de les rencontrer dans mes lectures, sans connaître la règle). Si c'est le professeur qui détaille les difficultés du texte, avant même que l'élève ne se soit avisé qu'il aurait été en mal de les déceler et de les dépasser sans son fidèle chasse-fautes, il y perd. C'est en répétant les dictées contenant d'une part les mêmes difficultés, d'autre part de nouvelles qu'on peut à mon sens apprendre à des élèves comment se comporter face à elles. Quelqu'un qui n'a jamais été en position de devoir réfléchir pour résoudre un problème attendra sans doute toujours qu'un autre réfléchisse à sa place (le maître ne le faisait-il pas à l'école ?).

Quant au calcul mental, je m'en sers toujours, et je peux donner un exemple relativement édifiant de son utilité : en maths spé' (MP), le professeur de mathématiques nous a donné un jour une interrogation dans laquelle il s'agissait de tracer des formes de courbes juste d'après leur formule. Sachez tout de même qu'avec quelques calculs effectués à partir de la formule, on peut se faire rapidement une idée de la forme d'une courbe. Néanmoins, il était absolument interdit d'écrire un seul calcul. Le professeur nous avait expliqué dans des cours précédents comment réussir ce genre d'exercice. Cependant, je n'avais pas retenu le tiers des méthodes qu'il avait proposées. Qu'à cela ne tienne, j'ai fait les calculs de tête, des calculs qui sur une feuille de papier nécessitent habituellement plusieurs étapes pour ne pas se tromper. Résultat : ce fut la seule fois où je dépassai la moyenne en MP. J'ai terminé quatrième ex-aequo. Il y avait pourtant une dizaine de redoublants dans la classe. Et ils n'ont rien à voir avec ces élèves qui redoublaient la cinquième (et qui devraient aujourd'hui la redoubler) de mon temps...

Voilà pour les fondements d'une instruction à peu près correcte. Et voici les limites de l'argumentation de M. Brighelli.

L'auteur des deux livres est visiblement adepte d'une politique de gauche. Fort bien, il y a d'ailleurs une chance sur deux pour que je vote à gauche aux prochaines présidentielles. Néanmoins, je trouve la position de M. Brighelli peu nuancée sur la politique de droite.

Il défend l'idée selon laquelle les chefs d'entreprise et la droite libérale voudraient des travailleurs peu instruits pour éviter qu'ils ne se révoltent contre l'injustice de la tyrannie patronale. J'ai l'impression que c'est très abusif. A mon avis, les chefs d'entreprise veulent tout simplement des travailleurs qui correspondent pile poil au travail qui leur est confié, parce que s'ils sont plus diplômés, il faudra les payer plus cher. Mais si un jour les chefs d'entreprise ont besoin de milliers de philosophes pour remplir des "think-tanks" (littéralement "réservoirs de pensée"), ils chercheront des gens diplômés en philosophie avec bac+5 voire plus, et refuseront peut-être même des gens à bac+4 ! Je pense que les chefs d'entreprise sont plus pragmatiques que vicieux. Mais c'est vrai qu'il existe des entreprises qui cherchent les personnes les moins diplômées possible pour des travaux ingrats.

Les PDG sont avant tout soucieux d'avoir des employés "rapidement opérationnels", ce qui se traduit par : "on veut que dès la fin de leurs études, les personnes qu'on embauche sachent faire leur métier le mieux possible, quitte à réduire le temps d'enseignement de matières ayant un rapport plus lointain avec leur future fonction, pour l'attribuer à l'enseignement plus pratique du métier". Du reste, c'est ce qui se passe aux Etats-Unis. Ce n'est pas pour autant que les Américains ont perdu tout sens critique. Les journaux n'hésitent pas à enquêter jusque dans l'entourage de la Maison Blanche pour dévoiler des scandales qui obligent les coupables présumés à démissionner le plus souvent. Je n'approuve pas le manque d'autocritique des Américains, mais je pense qu'il vient plutôt du nationalisme et du sentiment religieux que de l'enseignement. D'ailleurs, les Français sont loin d'être des professionnels de l'autocritique. Et je parle entre autres de Français qui sont allés à l'école dans les années 60, avant 1968.

Un point tout de même sur lequel je suis d'accord avec M. Brighelli : la vision à court terme des entreprises. Du coup, les jeunes qui se sont lancés dans des études pour un métier qui recrutait il y a trois ans, se retrouvent à la fin de leurs études diplômés pour exercer un métier qui n'embauche plus. Ce problème me semble plus grave dans les filières dites "technologiques". Car je suis dans une école qui risque à terme de voir ses élèves concurrencés par des milliers d'Indiens et de Pakistanais. Mais voilà, les professeurs et l'administration adaptent l'enseignement maison pour que les futurs diplômés aient les compétences qui leur permettront...de superviser le travail des Indiens et des Pakistanais !

M. Brighelli se plaint aussi du non-renouvellement des élites. Les fils de professeur ou de cadres ont en effet toutes les chances de finir en prépa, dans les filières qui recrutent. Je confirme que les classes de prépa Mathématiques contiennent un fort taux de rejetons de professeurs de mathématiques et de professeurs tout court. Mais là où M. Brighelli ne voit qu'une caste cherchant à conserver ses privilèges, je ne vois qu'un communautarisme affreusement commun, du même genre que celui des cheminots qui veulent eux aussi garder leurs privilèges. Le communautarisme commence à l'école, et finit au travail. Il me paraît évident que nul ne comprend mieux les difficultés du métier d'Inspecteur des Impôts ou de plombier qu'un autre Inspecteur des Impôts ou qu'un autre plombier. Or, les gens ont bizarrement tendance à rencontrer sur leur lieu de travail d'autres gens exerçant le même métier qu'eux, et éventuellement ceux des échelons hiérarchiques immédiatement inférieur et supérieur. Des gens donc, qui possèdent pour la plupart des rémunérations et des préoccupations similaires. Alors, dès qu'il arrive une tuile à un ou plusieurs plombiers ou Inspecteurs des Impôts, les autres membres de la profession compatissent plus facilement à ces malheurs que le reste de la population.

Parenthèse : la solidarité n'est une vertu que lorsque les individus qui en participent sont guidés par des considérations justes. La solidarité en elle-même n'est pas une vertu à mon sens, car la compassion ("souffrir avec" en latin) dont elle procède n'est que projection sur soi des problèmes de l'autre. Par suite l'aide consentie au prochain est jusqu'à une certaine limite (qui commence lorsque l'aide requise exige de faire un gros effort) une marque de l'égocentrisme qui caractérise l'humain en tant qu'être vivant, incapable d'être à la fois lui-même et un autre. La solidarité possède une connotation positive car elle a toujours permls à l'homme de résister à des tyrannies justement considérées comme telles après coup, mais elle est en fait amorale, c'est-à-dire qu'elle permet à n'importe quel groupe de perdurer, quelles que soient ses convictions morales. L'immoralité vient contrecarrer la solidarité même quand celle-ci est installée car l'immoralité est par nature source d'instabilité, mais on ne peut pas dire que la solidarité est d'office morale. Disons qu'un groupe possédant des tendances vertueuses verra sa solidarité fortifiée.

Inversement, les autres corps de métier se sentiront solidairement injustement traités si une corporation parvient à obtenir des privilèges. Je vois donc l'expression d'une grande part de jalousie dans cette dénonciation des élites, qui ne forment qu'une communauté supplémentaire.

En résumé : pourquoi accuser les élites de vouloir à toute force donner la meilleure vie à leurs enfants sans tenir compte des problèmes que cela pose aux autres, sachant que les parents des classes moyennes et défavorisées font ou feraient exactement la même chose, tout le monde agissant par communautarisme ? 

Par ailleurs, l'étroitesse d'esprit n'étant pas le monopole de la "France d'en bas", les élites ont du mal à comprendre les motivations qui animent les Français parce qu'ils jugent évidentes les solutions qu'ils apportent, disposant d'informations différentes et d'une formation autre pour les appréhender. Ce genre de défaut est courant dans toute entreprise et dans n'importe quel service public : quelqu'un demande à son subordonné de remplir telle ou telle tâche, et le subordonné n'arrive pas à la remplir correctement, parce qu'il ne connaît pas le raisonnement qui se cache derrière l'ordre. Dans l'autre sens, un subordonné essaiera de convaincre son supérieur en vain si ce dernier n'a qu'une faible idée de ce que lui raconte le subordonné, qui lui parle en connaissance de cause de ce qu'il rencontre tous les jours dans son travail.

La méfiance des Français vis-à-vis de leurs "élites" est normale et salutaire, mais seulement si chacun fait un effort pour essayer de comprendre la logique de son voisin. Se pose alors un délicat problème de représentation : le député est là pour pallier le manque de connaissances du peuple dans les affaires de l'Etat. Malheureusement, les députés font partie de l'élite. Par conséquent, les Français, à chaque fois qu'ils se trouvent contrariés, postulent qu'ils sont exploités. Ils court-circuitent le député, indigne de confiance puisqu'il fait partie de l'élite, et descendent dans la rue. Beaucoup de bruit (et de pertes économiques) souvent pour rien.

En conséquence, je pense qu'il faudrait arrêter de parler des élites comme de personnes plus méprisantes que les autres, et que la gauche devrait cesser de nous rabâcher que la "France d'en haut" est une méchante partie des Français qui méprise la "France d'en bas", parce que le contraire est également vrai. Mon opinion est que les termes "France d'en haut" et "France d'en bas" sont les supports stupides de raisonnements simplistes et en particulier manichéens.

Dernier problème : comment faire jaillir d'une école au niveau plus faible les génies potentiels toujours présents ? Sûrement pas en entretenant les enfants dans l'attitude qui est fréquemment la leur : celle de vouloir descendre par jalousie les meilleurs, au lieu de faire leur possible pour les rejoindre (pfff, trop fatigant !). Et à mon avis, l'Education Nationale n'y est pour rien là-dedans. C'est tout simplement le communautarisme de la bande des élèves médiocres (les cancres) ou des élèves moyens. Comme quoi je ne disais pas par hasard que le communautarisme commence à l'école. 

 

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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Dimanche 1 octobre 2006

L'histoire de l'opéra, comme toutes les autres histoires, contient les fins tragiques de personnages remarquables, comme si les opéras tragiques empiétaient sur la vie de leurs compositeurs et interprètes.

La vie de Callas a été très difficile, et ce depuis son enfance. Il est intéressant de mettre en rapport ce simple constat avec sa carrière. Durant ladite carrière, assez courte il est vrai, elle n'a pas abordé beaucoup de rôles comiques (en fait, principalement "Il Barbiere di Siviglia" et "Il Turco in Italia", tous deux de Rossini). Bien sûr, sa voix était parfaitement adaptée aux rôles dramatiques lourds, mais ses apparitions dans les deux opéras précédemment cités ou encore dans I Puritani et La Sonnambula montrent bien qu'elle pouvait sans problème incarner une héroïne gaie ou insouciante ("Una voce poco fa", "Non si da follia maggiore", "Son vergin vezzosa" ou "Ah ! non giunge uman pensiero" en sont des exemples brillants). Ses incarnations les plus célèbres ont donc été Traviata, Norma, et Tosca, la première étant éventuellement la plus joyeuse des trois, grâce à l'acte I...Le jeu d'actrice de Callas était excellent, il était peut-être largement inspiré de sa propre vie ?

Comme de nombreuses célébrités, Callas s'est rapidement trouvée en première page des journaux à scandale, notamment lors de l'annulation d'une Norma à laquelle assistait le Président de la République italienne. Perfectionniste dans sa préparation des rôles, intransigeante avec elle-même et avec ses partenaires, elle est allée jusqu'à entreprendre un régime exigeant pour parfaire son image.

Je ne sais pas si Meneghini l'a épousée par amour ou parce qu'il avait flairé le début d'un gros filon. La tragédie dans la vie de Callas ne commence pas avec ses démêlés amoureux, mais plutôt avec la modification de sa voix, vers 1955. Je ne connais pas très bien les tenants et les aboutissants de la modification de sa voix. Etait-ce un choix personnel, par exemple pour profiter de son étendue vocale, la conséquence néfaste du régime ou encore autre chose ? L'épisode Onassis fait ensuite de Callas une Adina ("la Sonnambula") malheureuse. Le moral de Callas devait par conséquent être très bas lorsqu'elle accepta de participer à des tournées avec Di Stefano, dont la voix n'était pas non plus au niveau de ses glorieuses années. Pourtant,  à voir la liste des dates où elle est apparue sur scène, on ne perçoit pas de manière très tranchée la différence entre la Callas triomphante, et la Callas déclinante. Le nombre de représentations reste élevé dans les années 1960.

 

George Prêtre était l'ami de Callas. Mais si Callas n'était pas restée à Paris, serait-elle morte plus tard, au lieu de disparaître en avatar de Tosca ? J'ai lu un document dont l'auteur tentait d'expliquer la fin parisienne de Callas. Tout comme Mozart en son temps (1781 pour être précis), Callas aurait été victime du Paris mondain où elle n'était pas à son aise. En plus, l'image d'une Callas seule à la fin de sa vie, écoutant inlassablement ses anciens enregistrements, comme si elle cherchait dans la suite de ces enregistrements l'explication du drame qu'aujourd'hui nous considérons, est pour le moins pathétique, dans le sens noble du terme. C'est une scène qui appelle la compassion, et même l'indignation dans une certaine mesure, comme une scène de folie muette.

 

J'ai parlé de scène pour décrire un épisode marquant de la vie de Callas. Cette notion apparaît très clairement dans la version filmée et romancée de la vie de Mozart par Forman ("Amadeus"). Là aussi, c'est au crépuscule de sa vie ("Al tramonto è la sua vita, e d'aita te cerco...", Maria Stuarda de Donizetti) que Mozart a recours aux services de son ennemi pour parachever son oeuvre. Totalement imaginaire (comme dans Maria Stuarda, où les deux reines rivales se rencontrent alors que rien n'indique dans la grande Histoire que ce fût le cas), cette rencontre caractérise la scène la plus poignante du film, donc de la vie de ce Mozart fantasmatique.

Si on cherche à nouveau une scène paroxystique dans la vie de Donizetti, on pourra penser à la rencontre entre le compositeur bergamasque et Duprez, le célèbre ténor, alors que Donizetti était enfermé dans un asile. Duprez aurait commencé à interpréter l'air d'Edgardo "Tu che a Dio" de Lucia di Lammermoor, et Donizetti, en voulant l'acompagner au piano, se serait effondré en chemin - En aparté, cette histoire me rappelle celle de Steinitz, le premier champion du monde d'échecs, qui fut interné en asile psychiatrique après avoir prétendu être capable de télephoner à Dieu ; rétabli, il sortit de l'asile en proclamant que "les médecins [étaient] plus fous que lui", avant de finir sa vie dans le même endroit pour avoir défié Dieu aux échecs en lui donnant l'avantage d'un pion et du trait (!!!), c'est-à-dire le droit de commencer en choisissant de jouer avec les pièces blanches. Donizetti avait déjà composé plus de 70 opéras en 28 ans lorsqu'il est mort à l'âge de 51 ans.

Toujours dans une logique de scène, il suffit de sortir un peu du champ des compositeurs d'opéras pour trouver un épisode aussi saisissant. Je veux parler de Beethoven, qui ne peut être qualifié de compositeur d'opéra au même titre que Mozart, Bellini ou Donizetti bien qu'il en ait composé un ("Fidelio"), mais qui ne pouvait entendre les applaudissements au soir de sa vie, lorsqu'on exécuta en sa présence sa Neuvième Symphonie. Il fallait montrer le public applaudissant au compositeur désormais incapable de suivre les partitions pour lui faire comprendre qu'il était acclamé.

Le cas de Bellini est légèrement différent.

Car il est possible d'enchâsser sa vie dans un drame qui tient probablement de la légende, mais qui n'en est pas moins émouvant : Bellini aurait promis dans sa jeunesse, alors qu'il n'était pas très riche, à une demoiselle de l'épouser après son dixième opéra. Le temps passa, et Bellini aurait renoncé à cet amour aveugle. Ce qui est troublant, c'est que Bellini est mort à 35 ans, après avoir composé son dixième opéra, I Puritani, dans lequel une fiancée se croit abandonnée par son futur époux Arturo avant qu'il ne lui soit rendu, lorsqu'elle se rend compte qu'elle a été victime de la mauvaise foi d'un rival jaloux d'Arturo.

A toutes ces histoires, ajoutons celle de Bizet, que l'insuccès premier de Carmen aurait tué, avant que Carmen ne devienne l'un des opéras les plus célèbres du monde.

Dans tous ces récits, je crois qu'il y a matière à un ou deux films, voire à des opéras. Ce qui permettrait de rendre hommage à des personnes qui ont tellement fait pour le bonheur des amateurs d'opéra.

Je pense que les récits qui tiennent le mieux la corde sont ceux de Callas et Bellini. La fin de Callas, en particulier, est d'autant plus poignante que la Divina est morte très seule.

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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Samedi 30 septembre 2006

La rentrée littéraire a cette année consisté en un torrent de livres, avec plus de 600 nouveautés. Je passe sur les ouvrages profitant des élections présidentielles imminentes pour louer un candidat et en descendre un autre.

Les livres publiés ces derniers temps qui ont eu du succès sont ou bien des romans disons "traditionnels", où un personnage ne fait sans doute pas grand-chose (vive le Nouveau Roman) car l'important a été déporté dans la méthode de narration (en clair, il faut raconter une histoire banale d'une façon originale), ou bien des livres s'attachant au passé. Le dernier exemple de cette littérature passéisante est "Les Bienveillantes", qui relate le parcours d'un nazi. Mais les livres de fantasy sont également à ranger dans cette catégorie, car ils s'appuient sur un passé lointain fantasmé pour donner le prétexte à des histoires où le fond a plus d'intérêt que la forme.

Puisque la connaissance des érudits vivant au Moyen-Age était assez limitée, ce qui limite également notre propre connaissance de leur époque, il est plus facile pour le lecteur de se détacher de la réalité qui l'entoure, et de faire l'effort d'imagination suffisant pour ne pas être choqué de l'invraisemblance plus ou moins patente de ce qui est raconté (quand des auteurs américains situent leur récit au Moyen-Age, ils s'arrangent toujours pour placer des anachronismes parfois ridicules). Le public est fasciné par le passé (voir le "Da Vinci Code"), et les auteurs profitent des trous dans la connaissance des lecteurs pour raconter n'importe quoi.

L'attachement pour un passé imaginé plus beau grâce à la part de mystère qui accompagne l'ignorance n'est pas nouveau : la Renaissance et le siècle des Lumières ont été largement conditionnés par l'Antiquité,

le socialisme d'aujourd'hui se repose sur une vénérable idéologie centenaire, les Anglais ont toujours une monarchie, et papy regrette le temps où l'ordinateur n'existait pas, et où l'espérance de vie était de 15 ans inférieure à celle d'aujourd'hui.

Même les éxégètes ont probablement beaucoup de mal à se mettre dans la tête d'un plébéien du premier siècle avant J.-C., car tout ce qui les entoure, à commencer par leurs vêtements, leur rappelle la modernité dans laquelle il vivent, et ils ont intérêt à se souvenir de la rencontre parents-profs prévue ce soir, car ils auront du mal à expliquer que les plébéiens morts et enterrés de la Rome antique exigent beaucoup d'attention pour être convenablement étudiés et compris, au point que la scolarité des enfants passe après.

Le lecteur adore être considéré comme une personne respectable digne de percer un mystère, et de devenir quelqu'un d'éclairé. D'où la profusion des ouvrages  faisant le lien avec une partie quelconque de l'histoire.

Maintenant, il serait peut-être convenable de remarquer que notre présent est notre futur passé. Et donc, qu'en écrivant des livres avec pour objectif de transmettre aux générations à venir notre perception du monde actuel, nous pourrions à la fois émerveiller ceux qui dans quelques siècles découvriront ces livres, de la même façon que nous sommes actuellement fascinés par les manuscrits du Moyen-Age, et faire preuve d'honnêteté intellectuelle. Pour éviter par exemple que des auteurs peu scrupuleux ne réécrivent l'histoire et les mythes en oubliant (voire pire) que les ignorants prendront éventuellement pour argent comptant leurs divagations (qui du reste, peuvent être très agréables à lire pour une personne un tant soit peu éclairée).

Une telle littérature, destinée principalement à un public non encore existant, pourrait être commercialisable et rentable : d'un côté, les gens contribuent sans y faire attention à l'archéologie et à l'ethnologie du futur, de l'autre, ils seraient vraisemblablement  attirés par la perspective que ce qu'ils vont lire servira de mode d'emploi à nos successeurs pour se représenter le monde d'aujourd'hui. Ainsi, ils apprendraient à concevoir le monde même dans lequel ils vivent comme autre chose qu'un environnement où il faut survivre, et où les contraintes sont nombreuses. Au contraire, avec l'extension de cette littérature, les gens se feraient de mieux en mieux une idée des énormes possibilités qu'ont développées d'autres personnes. Bref, ce genre de littérature ne serait pas nuisible à l'ouverture d'esprit. Et les gens cesseraient peut-être de ne fantasmer que sur des mondes qui n'existeront plus jamais , des mondes où ils ne sont pas assaillis par des factures d'électricité, mais plutôt sur un monde qu'ils peuvent encore modifier pour le rendre plus proche de leur idéal, cet idéal qu'ils recherchent dans certains livres.

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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Jeudi 28 septembre 2006

Je suis allé voir le film du même nom hier soir (mercredi 27 septembre), soit le jour de sa sortie en France apparemment. J'avais peur de ne pas avoir de place en arrivant 25 minutes avant la séance mais en fin de compte, seul un cinquième de la salle était occupé (séance de 20 heures).

J'avais lu les critiques auparavant, et j'avais rapidement éliminé "11 septembre" de ma sélection, parce que pas mal de journalistes ont perçu dans le film le nationalisme et le sentimentalisme à l'américaine que je déteste, avais anticipé, et dois subir à chaque fois que je regarde un épisode d'une série américaine. D'ailleurs, "Lost" est l'une des plus épargnées par ce problème. Mais dans toutes les séries, difficile d'échapper au grand z'héros qui a terriiiiiiblement souffert de la guerre en Irak. Ca me rappelle un sketch des guignols, où deux hommes conversaient sur un banc, l'un parlant de la guerre n°1 en Irak, l'autre du Viêtnam. Chacun disant à l'autre que la guerre est atroce, et que les ennemis étaient d'affreux jojos. Tout d'un coup, une voiture déboulait, un personnage en sortait une mitraillette et abattait les deux hommes sur le banc. S'affichait ensuite le message : Etats-Unis, 2003 : 11 000 morts et des poussières.

Donc j'avais choisi "Le Diable s'habille en Prada". La critique vantait le talent de Merryl Streep (dans le rôle du "Diable", alias Miranda Prisley, rédactrice en chef du magazine de mode "Runway") et affirmait que le film reposait en grande partie sur elle.

C'est vrai qu'elle joue très bien. Son rôle de femme d'affaire tyrannique, orgueilleuse et pointilleuse lui convient sans problème. Lorsqu'elle veut terminer une conversation, elle susurre un "C'est tout" définitif, avec un ton à la fois tendre et sarcastique, et c'est génial.

Mais Ann Hathaway, qui tente de survivre à son travail d'assistante de Miranda avec en point de mire l'assurance d'avoir le poste de son choix (elle est journaliste) si elle tient un an, ne démérite pas du tout en jeune femme idéaliste à dix mille kilomètres du monde de la mode (du moins au début). Progressivement, elle change d'attitude, de plus en plus conciliante avec les excès de ses collègues, au point qu'elle en adopte au fur et à mesure les travers pour s'adapter. Car elle s'est très vite rendue compte qu'en restant l'Andy Sachs qui s'est présentée à l'entretien d'embauche en tenue de tous les jours, en plein milieu de centaines d'employés habillés comme pour un défilé, elle n'avait aucune chance. Miranda l'embauche pour faire un essai, espérant avoir plus de chance avec une diplômée normale qu'avec les filles stupides passionnées de la mode qui ont occupé très temporairement le poste auparavant. Dès le début, ses plus proches collaborateurs lui font bien sentir qu'une taille 40 est tout simplement une taille trop grosse et qu'une tenue de ville est réservée aux clochards.

Les critiques de son entourage ne tardent pas, qui lui reproche d'avoir vendu son âme, d'être devenue la Marguerite de Faust tombant amoureuse de la mode d'autant plus facilement que la mode accompagne le luxe (voir "Faust" de Gounod, et le célèbre air des bijoux : "O Dieux que de bijoux ! Est-ce un rêve charmant qui m'éblouit ?...Ah, je ris de me voir si belle").

A un moment, elle s'esclaffe alors que la maîtresse des lieux est en train de faire un choix subtil entre deux ceintures similaires. Et Miranda de lui détailler sur un ton en apparence magistral mais surtout très cassant comment l'histoire de la mode a déterminé, des années à l'avance, ce qu'elle, Andy Sachs, porterait plus tard comme tenue de ville déplacée dans un temple de la mode à cet instant. Si vous voulez tout savoir sur le "bleu caerrulea",  allez voir le film.

Reste à savoir si Andy perdra ses valeurs à force de se prendre au jeu, notamment lors d'une sortie d'une semaine dans le Paris très chic et très snob de la mode.

 

J'ai trouvé le film très bon : je n'ai pas décollé les yeux de l'écran pendant plus d'une heure, puis pendant les 50 minutes restantes à peu près. Décrivant un cercle impitoyable (des fois, ça rappelle certains côtés de la prépa, peut-être que Merryl Streep devrait jouer une professeure de mathématiques de maths spé' à l'avenir...), le film ne délaisse jamais Andy pour une caricature facile.

A votre porte-monnaie ! UG, C cher.

Par Sarastro - Publié dans : reveurpro
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